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15. n'effacez pas l'Histoire !

La célébration de la Libération, à l’été 1944, est régulièrement l’occasion de revoir dans les médias ces images de femmes tondues, accusées à tort ou à raison de collaboration avec l’occupant allemand, comme par exemple "la tondue de Chartres" (photo ci-dessus de Robert Capa). Images encore plus infamantes, à mon avis, pour la meute des accusateurs et passants complaisants que pour les “coupables”. Or, à bien y regarder, il en faudrait des fois peu pour que ce genre de scènes ne se reproduisent encore, notamment dans nos villages...


 

Plusieurs milliers de femmes auraient été ainsi tondues en France à la fin de la guerre, suite à des dénonciations et à des “procès” spontanément organisés par des civils, parfois avec la présence d’un fonctionnaire. Que ces femmes aient pu être coupables ne justifiait pas assurément un tel acharnement public, proche d’un instinct animal. Il est utile au demeurant de souligner deux dimensions particulières dans ce processus de “justice populaire”.

 

Tout d’abord, grand nombre de ces tondues étaient simplement accusées de “collaboration horizontale avec l’ennemi” (celles qui par amour, ou pour chercher à survivre, avaient couché avec l’Allemand), donc coupables finalement d’entorse à la morale dominante… Et puis surtout, pour les motifs autres que la “collaboration horizontale” tels que délation, espionnage ou participation à diverses opérations, très peu d´hommes furent tondus… illustrant ainsi que pour la meute il était plus facile de s’attaquer aux femmes. Sans compter qu’il semblerait que les femmes issues des classes sociales les plus modestes étaient les proies les plus faciles... Une meute finalement d’autant plus lâche et abjecte que quelques mois auparavant, pour une large part, elle se cantonnait dans un silence et une inaction complaisants, voire complices, avec l’Occupant.

 

Un peu partout en Europe, de telles scènes se produisirent. Or, à ce  jour et à ma connaissance, seule la Norvège, via sa Première ministre en 2018 a demandé pardon à ses “tondues” en reconnaissant que “les autorités norvégiennes les ont traitées d’une manière indigne. L’état de droit a failli”. Il est bien dommage que, dans notre pays, nous n’ayons pas su analyser aussi lucidement notre passé, ce qui nous prive d’un examen collectif de conscience, et surtout de pointer l’ignominie de ces phénomènes de meute populaire.

 

Quelles que soient les circonstances, j’ai toujours répugné à participer à ces mouvements de meute.

 

La messe en hommage aux soignants célébrée samedi dernier à l’occasion de la journée festive de mon village m’a ainsi ramené quelques mois en arrière, quand un air de meute se faisait sentir dans le village. En effet, en plein confinement, une infirmière avait reçu un courrier autant anonyme qu’idiot lui demandant de déménager pour ne pas contaminer ses voisins. Ce geste est on ne peut plus stupide et contraire à la reconnaissance que nous devons tous aux première et deuxième lignes qui ont fait front en ces temps de guerre sanitaire, il n’y a pas de doute. Néanmoins, à la lecture des réactions instantanées de beaucoup de mes concitoyens couvrant d’opprobre le rédacteur de la lettre, je crains que si le coupable avait été identifié, beaucoup auraient considéré légitime un châtiment comme celui de la tonte… surtout s’il se fût agi d’une femme à tondre… 

 

Personnellement, et de façon générale, je condamne autant la faute initiale que la meute qu’elle peut engendrer. Il me semble ainsi fondamental de garder les deux en perspective quand on se penche sur les leçons à tirer du passé. À ne pas vouloir tirer clairement les enseignements de notre histoire collective, nous manquons des opportunités de rendre notre société / collectivité encore plus citoyenne, plus fraternelle. L’enseignement de l’histoire est une discipline fondamentale pour apprendre à mieux vivre en société. Ce n’est pas le moment de le sacrifier. 

 

N’effaçons pas l'Histoire ! Apprenons surtout à la lire et à en comprendre les ressorts. Nous adopterons mieux ainsi nos comportements pour vivre un présent et dessiner un futur plus sereins et justes.


 

Jean-Michel Cabanes


 

PS.

et comme dans nos bons villages tout finit par des chansons, je vous invite à écouter Georges Brassens “la tondue”

Tag(s) : #éducation, #civisme, #éthique
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